Nous voici arrivés au dixième thème de notre parcours Alpha. Le dernier de la série, manifestement le plus épineux qu’il faut bien traiter. A la fin de peur peut-être que l’évocation de l’Eglise fasse fuir les participants, un thème qu’on confie à un curé parce que finalement c’est plus prudent, comme s’il fallait être un expert de la boutique pour parler de l’Eglise. J’exagère bien sûr, et c’est avec joie que je vais essayer de parler avec vous ce soir de l’Eglise. Je vais le faire à partir de mon expérience, d’homme, de chrétien et de prêtre, sachant bien que mes propos, forcément très personnels, n’engagent que moi ce soir et que je comprendrais parfaitement qu’ils ne soient pas partagés par tous. Et même qu’ils puissent choquer.
J’annonce d’emblée la couleur. A propos de l’Eglise, je suis un disciple de Bossuet, ce grand ecclésiastique, et j’emploie le terme à dessein, mêlé jusqu’au cou aux grandeurs et aux misères, y compris politiques, de l’Eglise de son temps et qui écrivait : « L’Eglise, c’est le Christ répandu dans le temps et dans l’espace ». Le Christ répandu dans le temps et dans l’espace. Cela va très loin. Certes Bossuet est dans la ligne de la théologie de saint Paul de l’Eglise, nous tous baptisés, comme corps du Christ. Mais si j’adhère à cette position, c’est parce qu’elle correspond à l’expérience de foi qui est la mienne : je n’arrive pas, je ne peux pas séparer, dans mon expérience de croyant, le Christ et l’Eglise. Je sais ce que cette position peut avoir de choquant et d’incompréhensible à l’heure où tant de gens, et beaucoup de mes amis disent : « Moi le Christ, ou Dieu, oui, mais l’Eglise non merci. » Vous connaissez la formule de Renan : « Le Christ annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue » J’irais jusqu’à dire, en poussant un peu le paradoxe, qu’il m’est arrivé d’être pratiquant sans plus trop savoir si j’étais croyant, et c’est la foi, la liturgie, la pratique de cette vieille Eglise, dans laquelle je percevais qu’il y avait quelque chose d’important, qui ont conservé un lien, apparemment bien moribond avec le Christ. Mais un lien qui, un jour, au souffle de l’Esprit, a repris vie !
Alors je sais et je n’écarte pas d’un revers de main toutes les imperfections de notre Eglise, je sais que beaucoup peuvent même souffrir de la part de l’Eglise, et je sais que c’est souvent insupportable et scandaleux, j’ai moi-même personnellement, je crois pouvoir le dire, été profondément blessé par l’Eglise, ce n’est pas le lieu de détailler mais certains ici savent que je sais ce que je dis, je pense bien sûr aux personnes en situation matrimoniale difficile pour l’Eglise, j’ai personnellement pu constater combien parfois l’Eglise se permettait, dans ses relations sociales, des comportements qu’aucune entreprise ne pourrait se permettre, ne serait-ce que parce que dans le monde du travail il y a des lois.
Mais il n’empêche que personnellement, et pour le moment je parle d’expérience, d’intuition, on pourra dans un second temps essayer d’étayer cela au plan théologique, personnellement donc, jamais je n’ai songé sérieusement à dissocier, dans ma foi, le Christ et l’Eglise. Ce sentiment profond, qui n’a rien d’héroïque, parce qu’il est enraciné au plus profond de ma vie de chrétien, je crois bien qu’il me vient de ma mère. Dans la famille de ma mère, on était attaché à l’Eglise, c’était comme ça. La famille de mon père, de vieille tradition républicaine, était un peu différente : c’étaient, ce sont des chrétiens solides, mais de l’Eglise chez eux on se méfie ; on l’aime bien mais pourvu qu’elle n’empiète pas trop sur ce qui n’est pas de son domaine, et surtout qu’elle ne se mêle pas de ce qui se passe dans le lit des gens, et j’ai gardé, je crois, quelque chose de cette saine prudence paysanne. Cette réserve posée, au fond de moi-même, je me dis finalement : « L’Eglise c’est ta mère et on ne dit pas de mal de sa mère, ça ne se fait pas » C’est ta mère, c’est ma mère car c’est bien par elle que la foi, ce trésor fragile mais précieux entre tous, m’est parvenu.
Alors qu’on soit clair, ceci n’empêche en rien qu’on doive, envers l’Eglise comme envers tout le reste faire preuve d’intelligence et de discernement, de critique même au sens noble du terme. Mais attention une critique qui ne perd jamais de vue que ce dont on parle ce n’est pas une simple institution humaine, même si elle en a tous les attributs et bien des défauts, mais qu’il s’agit du corps du Christ, de l’Epouse sans tâche qu’il désire, d’un mystère donc….et aussi que l’Eglise c’est bien sûr et aussi nous tous, les baptisés. C’est cela l’Eglise, la sainte Eglise, pas toujours bien excitante, agaçante même mais sainte parce que sanctifiée par Celui qui veut sans cesse se la rendre sainte et par elle sanctifier ses frères. On pourrait approfondir cette question, explosive, et provocatrice de la sainteté de l’Eglise, je préfère dire un mot, au plan théologique, sur les fondements de cet attachement, qui relève je l’ai dit d’abord d’une intuition, d’une expérience, que d’une réflexion qui, elle, est venue ensuite.
Quand Renan écrivait « On attendait le Royaume, c’est l’Eglise qui est venue » il a tort. Qu’on le veuille ou non, et presque tous les spécialistes sont d’accord sur ce point, Jésus lui même a voulu fonder une communauté structurée, on dirait avec un gros mot qu’on n’aime plus trop de nos jours hiérarchisée. L’Eglise n’est pas une invention de Paul, ni de Constantin, ses fondements sont dans l’Evangile, je pourrais développer mais ça m’emmènerait trop loin dans le cadre de cet exposé. Je ne citerai que la formule de Marc : « Il en prit douze pour être avec Lui »
D’autre part, cette affaire de l’Eglise -on aimerait mieux une religion uniquement spirituelle, au sens évanescent du terme-, cette affaire de l’Eglise est bien dans la ligne de l’Incarnation du Fils de Dieu. Dieu a voulu prendre chair d’homme, il n’a pas « répugné de demeurer dans l’utérus d’une femme » chante-t-on dans la version latine du Te Deum, eh bien c’est la même logique d’une prise à bras le corps de l’épaisseur la plus lourdement incarnée de la réalité, pour la sauver, de l’intérieur, que Dieu a voulu que son Esprit passe aussi par l’épaisseur de signes sensibles, les sacrements, et par la médiation d’une institution, soumise presque comme toutes les institutions humaines à la tentation du pouvoir, de l’arbitraire, que sais-je encore ?